Nous jouâmes un peu « Le Misanthrope » de Molière.
Mais mon partenaire m’a depuis fait savoir qu’il n’aimait pas l’écrivain, qu'il était “molièrophobe”.
Il lui reproche entre autres, sa misogynie, sa moquerie de certaines classes sociales, et qu’il fut valet de Louis XIV.
Je lui ai répondu sous forme d’une « Défense et illustration de Molière » que voici.
Occasion de pastiche (les deux derniers vers sont de Molière) :
Ah ! Diantre, Philinte, que voici d’arguments
Qui de votre phobie, font éclaircissements !
Et me voilà au fait de ce qui fut mystère :
Que vous le respectez, mais n’aimez point Molière.
J’entends que vous filez contemporain procès
Et sans que l’accusé, aux pièces ait accès
Et que tout mort étant, ne pouvant se défendre,
Il ne puisse à la cour être et se faire entendre.
Bien étrange siècle qui de ses précédents
Exige la vertu par tous ses cris ardents !
Et qui pour Poquelin, fait fi que Le Tartuffe,
Tout d’abord condamné par la dévote truffe
Devant qui il était loin de se prosterner,
Finit par se jouer, et les cagots berner.
Que Don Juan pour paraître, eut bien dû faire alliance
Mais pièce au pape qui, dans sa toute puissance,
Secondée en cela par le solaire arroi
De Louis grand et divin, indiscutable roi,
Décrétait le théâtre impie et diabolique
Honni et malvenu dans la place publique.
Et pour Victor Hugo qui a son nom sur rue
De chaque ville, bourg avec bœufs et charrue,
Faut-il se rappeler son insensé racisme
En opportun étai de son colonialisme ?
L’inconnu où l’on est de grands pans de sa vie
Fait-il pas de Shakespeare un absolu génie ?
Et de Racine enfin, la Phèdre et son inceste
Devrait-il faire de moi un plus sévère Alceste ?
Chaque époque en son jus infuse les esprits
Et bien fins qui s’en voient, de fort loin affranchis
L’auteur qui, créatif, de son lot s’émancipe
Ne le fait qu’à la marge, et conserve en principe
Ce que la religion, dans son ignominie,
Entretient sous le joug de la misogynie.
Qu’au Grand Siècle, la femme asservie et falote
Ait dû en attendre trois autres pour le vote
Incite à animer notre seuil de plumeaux
Sans pointer des siècles le limon en grumeaux.
Et voir ce qui fait paille en le mort œil de l’autre
N’exempte point de voir la poutre dans le nôtre.
Quelle grâce trouver dans la propension
A vouloir en tout la pleine perfection ?
La vie est école de travers acceptables
N’allons point de ses classes araser trop de tables.
Les auteurs d’aujourd’hui prisent le droit moral
Aiment le bien tourner, à l’écrit, à l’oral.
Mais les arrêts que crie haut la démocratie
S’entendent bien moins fort dans une autocratie.
Et de ces grands maîtres dont ils ont hérité
Ne restent que les œuvres. Allons Postérité !
Combien d’autodafés faudrait-il à ce compte
Pour ce que notre temps veut purger de la honte ?
A vouloir un peu trop malmener le passé
On tarit son procès, lequel vite tassé,
S'essouffle par défaut de vivante mémoire
Et reste sans appui face à la grande histoire.
N'usons point à défiance quelques noms prestigieux
Il y en eut tant d'autres, tellement plus odieux !
Sans vouloir avec vous aller rompre en visière,
Convenons-en au moins : sans l’esprit de Molière,
À qui reproche est fait d’avoir dû louvoyer
Pour placer ses pièces sans se faire rudoyer,
Morbleu, vous comme moi, nous Philinte et Alceste
N’eussions point vu le jour, dénués du moindre geste.
Je vous sais gré d’avoir daigné nous éclairer
Sur ce qui jusqu’alors nous laissait mal errer.
Mais quitte à répéter ce que j’ai eu à dire
Sans vouloir pour autant, Philinte, vous dédire,
Car chacun à sa porte a de bonnes raisons,
Des idées si claires en même confusion :
« Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode
Qu’affecte la plupart de vos gens à la mode ».
10 mars 2025
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